Overblog Tous les blogs Top blogs Associations & ONG
Editer la page Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Dans la première moitié du XXe siècle, Brest fut parfois considérée comme une véritable « enclave » libertaire, tout comme la ville de Lorient. Un mouvement resté très minoritaire, qui va néanmoins durablement marquer l’esprit et la mémoire de « Brest, la Rouge »

Dès la fin du XIXe siècle, le mouvement anarchiste s‘ancre dans la ville portuaire et militaire de Brest. Seule cité du département réellement industrialisée, Brest est dominée par son activité militaire : environ 10 000 ouvriers travaillent à l’Arsenal à la fin du XIXe siècle. C’est au sein de ces ateliers que les premiers groupes anarchistes se forment dans les années 1880-1890. Un mouvement dû notamment à l’essor du syndicalisme révolutionnaire au sein de la CGT.

Le premier groupe structuré prend le nom de Jeunesse d’éducation syndicale en 1903, puis en 1906 naît « Guerre sociale », un premier groupe libertaire. Ils sont suivis par l’émergence d’un nouveau groupe, « Les temps nouveaux », avec un journal éponyme. Le terreau est favorable : les conditions de travail et de vie sont difficiles, les rémunérations faibles. De grandes grèves éclatent à Brest entre 1904 et 1907 et sont parfois réprimées dans le sang. En 1913, est créée la première organisation nationale anarchiste, la Fédération communiste révolutionnaire anarchiste.

Une perte d'influence en faveur des communistes

Après la Pemière Guerre mondiale, la Fédération, créée en 1913, devient l’Union anarchiste, à laquelle adhère le groupe brestois. Après-guerre, les anarchistes brestois voient leur influence diminuer au profit des communistes : sur la « liste nominative des anarchistes de toutes catégories du département du Finistère » dressée en 1924, 124 individus y sont inscrits, la moitié pour sympathie communiste et l’autre pour opinions anarchistes. « Dans les milieux d’extrême-gauche, l’influence libertaire avait cédé le pas devant les théories bolchevistes qui étaient globalement sorties grandies de la Première Guerre mondiale », écrit Alain Le Moigne. L’idéologie communiste séduit d’ailleurs de nouvelles catégories professionnelles, comme les agents administratifs de la Marine mais aussi des instituteurs ruraux. 

Les anarchistes restent toutefois actifs à Brest : entre les deux guerres, entre 1934 et 1936, les Brestois travaillent avec le journal Terre Libre puis participent au congrès de l’Union anarchiste en 1937. Après 1945, un groupe se reconstitue autour d’Auguste Le Lann, animateur de la Confédération nationale du travail (CNT) à l’arsenal. Le mouvement est toutefois resté minoritaire. Selon Alain Le Moigne, « si un mouvement contestataire caractérisa indéniablement le prolétariat brestois du début du XXe siècle, celui-ci fut principalement motivé par des sentiments antimilitaristes et pacifistes, plus que par des aspirations véritablement anarchistes ou libertaires ».

Les chefs de fille brestois

Victor Pengam et Jules Le Gall sont deux grandes figures qui ont marqué durablement l’anarchisme brestois. Né en 1881 dans un quartier populaire, Jules Le Gall, ouvrier à l’arsenal de Brest, devient à 23 ans l’un des animateurs du syndicalisme révolutionnaire. « On le sait généreux et décidé, mais sa santé reste fragile. […] Les idées sont tranchées et l’engagement est total. […] Véritable tribun, il peut monter sur une table ou à une fenêtre pour entraîner les ouvriers venus l’écouter », écrit Jean-Yves Guengant, auteur d’un ouvrage à son sujet.

En 1903, Jules Le Gall fonde le groupe local de la Jeunesse Syndicaliste, avec son camarade Victor Pengam : celui-ci, également ouvrier à l’arsenal, est un fervent militant. Suite aux importantes grèves de mai-juin 1904, est créée la Bourse du Travail de Brest, dont Le Gall devient le secrétaire et Pengam, le trésorier. Victor Pengam milite au sein de plusieurs organisations et est régulièrement arrêté. Jules Le Gall est, quant à lui, condamné trois fois à la prison - en mai 1906 (un mois), en 1907 (3 mois) et en 1912 (2 jours), en tant que syndicaliste et meneur de grève. Exclu de l’arsenal en 1907, il ouvre une librairie coopérative, La Librairie du Progrès, en novembre 1908.

Durant la Première Guerre mondiale, Jules Le Gall est exempté. Ce n’est pas le cas de Victor Pengam : mobilisé en 1914, il est blessé à deux reprises et y contracte la tuberculose. Le jeune homme meurt des suites de cette maladie en 1920, à l’âge de 37 ans. Ses obsèques donnent lieu à une immense manifestation. Après la Grande Guerre, Jules Le Gall tient une petite quincaillerie. En 1924, il participe à la création de la Maison du peuple. Pacifiste et internationaliste, il milite notamment contre la condamnation à mort de Sacco et Vanzetti, puis soutient les antifascistes durant la Guerre d’Espagne. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il continue ses activités politiques. Arrêté par la sécurité militaire allemande pour « franc-maçonnerie et activités anti-allemandes », Jules Le Gall est déporté et meurt à Buchenwald en juin 1944.

Pour en savoir plus

(1) Le mouvement « anarchiste » au sein du monde ouvrier de la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale. L’évolution protestataire d’un groupe militant : les ouvriers de l’arsenal de Brest, Alain Le Moigne, dans « La Bretagne en portrait(s) de groupes », PUR, 2016.(2) « Nous ferons la grève générale : Jules Le Gall, les anarchistes et l’anarcho-syndicalisme à Brest et en Bretagne », Jean-Yves Guengant, Ed. Goater, 2019.(3) « Pour un nouveau monde, les utopistes bretons au XIXe siècle », Jean-Yves Guengant, Apogée, 2015.

 
Tag(s) : #Finistère
Partager cette page
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :